Note : 7 ; Un roman qui nous plonge dans une fiction pour nous laisser entrevoir qu’une autre société et un autre système économique sont possibles.
La misarchie, c’est littéralement la haine des hiérarchies ! Et c’est donc le thème de cet ouvrage écrit par un professeur de droit ! En format poche, ou disons « grande poches », car il totalise quand même 550 pages, c’est au travers d’un roman que l’auteur nous fait découvrir les principes de la misarchie. Ils ne sont pas simplistes, de nombreux concepts sont à appréhender et le parcours initiatique du héro nous permettra de les découvrir dans leur contexte.
Le héros, Sébastien Debourg nous semble être le double de l’auteur, mais il n’aura pas le beau rôle pour autant. L’ouvrage compte 9 chapitres au gré desquels nous seront distillés tous ces principes. Au premier chapitre, notre héro va arriver dans un pays imaginaire, suite au crash de son avion. C’est ici que nous découvrons le mot « misarchie » que j’ai évoqué plus haut. D’emblée il est opposé à la démocratie et présenté comme plus égalitaire. L’interlude quelque peu pédophile dont nous euh… gratifie l’auteur permet de nous présenter le principe de non-ingérence : nous n’avons nul droit d’imposer nos valeurs morales à autrui tant qu’il n’y a pas coercition. Le second principe qui nous est présenté est celui des structures d’organisation. Il y a d’abord les associations auxquelles on adhère et quitte librement, qui peuvent être de nature culturelles ou religieuses et ne sont pas exclusives. Certaines peuvent être des Cotex lorsqu’elles sont liées à une limite territoriale (alors exclusives d’autres cotex). Le troisième principe est celui de choisir son droit, qui se décline en code fondamental, code supplétif et codes particuliers. Ces codes sont hiérarchisés et le plus spécifique prend le pas sur le plus général et c’est à chacun de choisir le droit auquel il sera assujetti.
Au second chapitre notre héro va quitter la communauté dans laquelle il était initialement arrivé, découvrant de nouveaux principes. L’argent est uniquement dématérialisé, toutes les dépenses sont transparentes et géré par une caisse publique, il n’y a pas de banques privées. Ce système monétaire est l’inverse de celui que nous connaissons : il ne peut y avoir de fraude car les transactions sont transparentes mais les comptes individuels sont totalement privés. Le second principe que nous propose ce chapitre sont les outils de dislocation de l’état. Tout d’abord les districts qui sont de diverses natures et sont des entités géographiques qui peuvent s’étendre d’une région à une cage d’escalier ! Leur organisation est décidée par les habitants et les représentants tirés au sort. Les codes principaux (s’appliquant à tous les districts) et supplétifs (particuliers à chaque districts) forment le système legislatif. L’une des plus curieuses règles du code principal est sans doute les rotations infantiles ! Les parents s’échangent leurs enfants afin qu’ils connaissent d’autres cultures et choisissent librement celle qui leur convient à l’âge adulte.
Le 3ème chapitre nous fait découvrir Nehushtan, la ville la plus importante de l’Arcanie. On y découvre l’usage de la « flashette », en fait un smartphone aux usages multiples, qu’il s’agisse de s’orienter, de payer les transports, de payer et bien sûr de communiquer. Le consumérisme durable est aussi un des principes de fonctionnement : les vêtements s’achètent de préférence d’occasion.
Au chapitre 4, on en apprend plus sur le système judiciaire, mais au-delà des services publiques essentiels. La misarchie promeut des services publiques gratuits, entièrement financés par l’impôt où les dépassements d’honoraires ne sont pas possibles. La rémunération est toutefois variable : ainsi les affaires d’aide sociale sont mieux rémunérées que les affaires liées aux entreprises. Il y aurait beaucoup à dire sur le système éducatif sans classes de niveau mais avec des progressions par matières. Plus flexible, il permet les changements d’orientation même au cours de la vie professionnelle qui démarre elle-même tôt, parallèlement aux études.
Le système éducatif, justement sera vue plus avant au chapitres 5, ainsi que d’autres sujets. Ce chapitre est de prime abord plus léger, mais aborde deux questions. La première est celle de l’héritage : il n’y en a pas. Le principe est celui de la « propriété fondante » où les acquis sont dépréciés au fur et à mesure que l’âge avance. Quel que soit l’âge du décès, il n’y a pas de leg, les acquis restants deviennent du bien commun. Le même principe s’applique aux entreprises qui sont de deux types : les associations de travailleurs ou coopératives ou les « golden shares », les entreprises créées par un fondateur qui en détient une grande partie des parts du fait de sa mise de fond initiale. Mais ces parts « fondent » au fil du temps, ce qui les rapprochent in fine des associations de travailleurs.
Le chapitre 6 poursuit le propos sur la notion de propriété : elle peut être « utile » dans le cas où le propriétaire a l’usage direct de sa propriété ou « éminente » qui est qualifiée de moyen de domination, comme les golden shares. Ce sont ces propriétés qui sont « fondantes », tandis que les premières sont des moyens d’autonomie, mais qui ne peuvent toutefois pas être léguées. L’auteur développe beaucoup ces notions, sans doute liées à sa propre spécialité, au travers de dialogues. Bien qu’éloigné du domaine du droit, j’avoue qu’ils sont captivants.
C’est d’entreprise qu’il va être question au chapitre 7. Les associations de travailleur ont déjà été évoquées, mais le chapitre évoque aussi la DET (dette des entreprises aux travailleurs), une sorte d’actionnariat des employés dont la valeur fluctue en fonction des performances de l’entreprise. Néanmoins, le système misarchiste s’inscrit en faux par rapport au précepte du pouvoir régulateur du marché, cause de la concentration des richesses et donc du pouvoir contre lequel lutte ce système. Le propos le plus important du chapitre 8 concerne l’accueil des migrants. L’auteur adhère sans aucune ambiguïté à l’idée que les migrants sont une chance : ils apportent capacités et énergie au pays d’accueil (il en faut pour migrer), et que cela se fait au détriment des pays qu’ils quittent. Le propos est assez rafraichissant dans le climat actuel.
Nous arrivons au dernier chapitre. Il traite avant tout de la gratuité, dont le dogme est à cheval entre un modèle social et un modèle libéral. Les biens essentiels sont gratuits : éducation, santé… et connexion informatique, par exemple. Les utiles mais non essentiels sont eux subventionnés, c’est à dire qu’en bénéficier nécessite de les payer en partie pour éviter la mentalité d’assisté. Cela explique sans doute en partie le rejet du revenu universel ? Cela rejoint aussi une partie du propos du chapitre 7 qui traite de l’absence du concept de retraite pleine !
La misarchie, telle que décrite par l’auteur est un système complexe et assez complet. La viabilité de nombreux concepts est basée sur des postulats qui ne sont pas illusoires, mais non prouvés non plus. Il offre des pistes de réflexion alternative au libéralisme qui engendre la concentration des richesses, l’amplification des inégalités et une relation coercitive avec les salariés directement héritée du taylorisme et du fordisme. Cela n’en reste pas moins une utopie, car la mise en place d’un tel système ne nécessite rien de moins qu’une révolution, ce que le texte met en lumière.
Le format romancé est particulièrement plaisant, même si l’auteur n’est pas romancier dans l’âme, l’histoire reste bien construite et offre des interludes bienvenus à l’exposition des concepts qui pourrait être lourde sinon. Ceux-ci sont présentés sous forme de dialogues ce qui les rend plaisants. C’est une bonne lecture, qui laisse entrevoir qu’un autre système, une autre société sont possibles.

Référence complète : Voyage en misarchie – Emmanuel Dockès – Éditions du détour 2019 – ISBN : 979 10 97079 44 4